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Cindy Sherman se photographie elle-même depuis la fin des années 1970. Toujours seule dans son atelier, elle se maquille, se déguise, installe un décor, prend la photo, et recommence. Le dispositif n'a pas changé en presque cinquante ans. Ce qui change, c'est le personnage : pin-up de film noir, bourgeoise défaite par la chirurgie, clown terrifiant, créature de conte de fées, madone de la Renaissance. Elle dit ne pas faire d'autoportraits. Ce sont des personnages de fiction. Mais c'est toujours son visage, et c'est toujours elle qui tient l'appareil.
Cindy Sherman est née en 1954 à Glen Ridge, dans le New Jersey, dernière d'une fratrie de cinq enfants. Son père était ingénieur, sa mère enseignait la lecture. Aucun des deux ne s'intéressait aux arts. Après un déménagement à Huntington, près de Long Island, elle grandit dans la culture télévisuelle et cinématographique des années 1960.
Au début des années 70, elle s'inscrit en arts plastiques à l'université d'État de New York à Buffalo. Elle commence par la peinture. Mais le contexte est celui du minimalisme poussé à l'extrême, et Sherman a vite le sentiment qu'il n'y a plus rien à dire par ce médium. Elle se tourne vers la photographie, après avoir d'abord raté un cours obligatoire sur le sujet. L'ironie est parfaite : elle échoue à l'examen, reprend le cours plus tard, et finit par en faire sa vie.

À Buffalo, elle rencontre les artistes Robert Longo et Charles Clough. Ensemble, ils fondent en 1974 le Hallwalls Center for Contemporary Art, un espace qui fonctionne encore aujourd'hui. Sa professeure Barbara Jo Revelle, spécialiste de l'art conceptuel, joue aussi un rôle dans sa formation. Mais ce qui la marque le plus, ce n'est pas un cours : c'est le jour où, en sortant de l'école, elle se déguise en secrétaire. Quelqu'un lui dit qu'elle pourrait en faire un travail. L'idée germe.
En 1977, Cindy Sherman s'installe à New York. Son loft devient son studio. Elle commence une série de photos en noir et blanc dans laquelle elle joue des personnages féminins tirés d'un cinéma qui n'existe pas. Ce sont les Untitled Film Stills.
Le concept emprunte aux "film stills", ces photos promotionnelles prises pendant la production d'un film. Mais ici, il n'y a pas de film. Sherman pose en femme fatale, en ménagère, en fille perdue dans une ville, en demoiselle qui attend quelqu'un qui ne vient pas. L'atmosphère rappelle Hitchcock, Antonioni, Godard, les films noirs des années 40 et 50. Chaque image raconte le début d'une histoire qui ne sera jamais terminée. Une femme en robe noire regarde la porte. Qui entre ? Quel danger ? On ne saura pas.
La série compte 69 photographies, toutes sans titre (numérotées "Untitled #1" à "Untitled #69"). Sherman voulait préserver l'ambiguïté. Elle ne dit rien de ses images, n'affirme rien, et s'amuse beaucoup de tout ce que les critiques y projettent. Les théoriciens disposaient d'une toile presque blanche sur laquelle construire ou déconstruire leurs propres thèses.
Ce qu'on oublie parfois derrière l'avalanche d'analyses : ce sont avant tout de bonnes photos. La maîtrise de la lumière, du cadrage, de la posture est totale. Sherman est à la fois modèle, photographe, réalisatrice, costumière, maquilleuse, coiffeuse et directrice artistique. Une "machine célibataire", comme l'a décrite la commissaire Marie-Laure Bernadac.
La série entière n'a été exposée pour la première fois qu'en 1995, à Washington. La même année, le MoMA acquiert les 69 tirages. Et Cindy Sherman reçoit une bourse MacArthur.
Notre sélection en noir et blanc
Le contraste comme langage artistique
Le magazine Vanity Fair passe commande à Sherman pour des photographies inspirées de contes de fées. Elle livre des images surréalistes, morbides, parsemées de vomi et de moisissures. Les couleurs sont sombres, les personnages difformes. Le spectateur doit trouver de la beauté dans le grotesque. C'est un contrepied total à l'imaginaire du conte, et c'est la première fois que Sherman pousse aussi loin la provocation visuelle.
Installée en Europe à cette époque, Cindy Sherman fréquente les grands musées et s'inspire des portraits de la Renaissance et du baroque. Elle se déguise en madone, en noble, en personnage de Raphaël ou de Caravage. Les prothèses sont visibles, les poitrines exagérées, les poses outrées. C'est la première fois qu'elle se glisse dans des personnages masculins. La frontière entre photographie et peinture se brouille, et l'humour fait son entrée dans l'oeuvre : les History Portraits sont aussi des parodies, pas seulement des hommages.
Valérie Belin, photographe plasticienne, a dit à propos de Cindy Sherman que pour elle, être peintre et photographe, c'est exactement le même métier. Quand on regarde le soin apporté aux accessoires, aux éclairages, aux couleurs, on comprend pourquoi. Il y a une dimension artisanale dans chaque image.
Cindy Sherman a dit publiquement qu'il est difficile pour une femme de vieillir dans la dignité. Plus l'âge avance, moins les femmes apparaissent au cinéma, dans la mode, dans la publicité, dans la politique. Avec Hollywood/Hampton Types, elle se transforme en comédiennes vieillissantes qui posent pour des portraits de casting, le maquillage épais, le regard usé. On pense aux actrices de cinquante ans qu'on remplace par des trentenaires dans les films.
En 2008, Society Portraits prolonge cette réflexion. Les personnages sont des femmes de la haute société américaine, le front tendu par la chirurgie, la peau parcheminée sous le fond de teint. L'atmosphère mêle tristesse et hauteur. Sherman critique les canons de beauté, mais elle ne se moque pas de ces femmes. Elle reste empathique. Elle sait ce que c'est que de vieillir devant un miroir.
Au fil des séries, Sherman s'éloigne de son propre visage. Dans les Sex Pictures, elle remplace son corps par des prothèses médicales et des mannequins en plastique, qu'elle assemble en scènes érotiques ou pornographiques. C'est terrifiant et absurde à la fois. Dans les Horror Pictures, elle disparaît presque totalement de l'image. On ne voit plus que son reflet dans une lunette de soleil, au milieu de détritus et de matières organiques. Elle est encore là, dans un clin d'oeil, mais le visage a cédé la place au chaos.
Entre 2003 et 2004, la série des Clowns marque un tournant. Le maquillage devient un masque littéral, et la photographie numérique permet des fonds chromatiques saturés. Le clown, figure traditionnellement masculine (Paul McCarthy, Ugo Rondinone l'ont aussi travaillée), devient chez Sherman une figure féminine, grotesque et effrayante. Marie-Laure Bernadac y voit la "dimension carnavalesque" de son oeuvre : le monde à l'envers, la transgression des règles, le rire et l'horreur mélangés.
Cette disparition progressive du visage rejoint, par un autre chemin, le travail d'artistes qui inscrivent l'image directement dans l'espace public, comme celui d'Ernest Pignon-Ernest et ses collages urbains. Chez les deux, l'image finit par se défaire : les collages de Pignon-Ernest se dégradent sur les murs, les personnages de Sherman se décomposent sous les prothèses. Le support change, mais la question reste : que reste-t-il quand le visage s'efface ?
Dans ses travaux les plus récents, Cindy Sherman utilise son téléphone. Elle se prend en selfie, puis retouche l'image avec des applications grand public. Sauf qu'au lieu de lisser sa peau ou d'agrandir ses yeux pour se rendre "instagrammable", elle fait l'inverse. Elle déforme ses traits, épaissit le maquillage, souligne le grain vieilli de la peau, grossit les yeux jusqu'au malaise. Les filtres de beauté deviennent des outils de caricature.
C'est une satire de la société numérique et de l'obsession du paraître, produite avec les outils mêmes de cette obsession. Comme toujours chez Sherman, l'artifice est visible. Elle ne cherche pas à tromper. Elle montre qu'elle montre. À la Fondation Louis Vuitton, ces travaux sur smartphone ont été présentés sous forme de tapisseries, un support radicalement différent de l'écran, qui accentuait encore le décalage.
Cindy Sherman le répète dans chaque interview : ses photos ne sont pas des autoportraits. "Il ne s'agit pas de moi, il s'agit du personnage de fiction que j'invente." En même temps, c'est toujours elle. Ce paradoxe fonde son oeuvre. On sait que c'est Sherman. On voit aussi que c'est quelqu'un d'autre. Comme un acteur au cinéma : on sait qu'il joue un rôle, mais on sait aussi que c'est lui.
Ceux qui l'ont rencontrée disent tous la même chose : la vraie Cindy Sherman ne ressemble pas à ses photos. C'est quelqu'un de simple, de calme, pas du tout une star. Elle travaille seule, dans son atelier, entourée de perruques, de prothèses et de maquillage. C'est un exercice très intime, ce jeu devant le miroir. Et elle dit travailler surtout à l'intuition. Les grandes théories que les critiques construisent autour de son travail l'amusent plus qu'elles ne la guident.
Elle a déclaré être plus intéressée par Duchamp que par Warhol. Ce qui se comprend : son travail ne porte pas sur la reproduction mécanique de l'image (Warhol) mais sur le readymade du moi. Elle prend un visage ordinaire, le sien, et le transforme en autre chose par un simple geste de déplacement. L'art conceptuel, appliqué au maquillage.
Avec une photographie, dit-elle, on peut faire croire n'importe quoi aux gens. Mais elle ne documente pas le réel. Elle préfère montrer ce qu'on ne verra peut-être jamais.
En mai 2011, sa photographie Untitled #96 s'est vendue 3 890 500 dollars chez Christie's à New York, ce qui en faisait alors la troisième photo la plus chère jamais vendue aux enchères. Les tableaux noir et blanc de la série Film Stills, acquis en bloc par le MoMA, comptent parmi les pièces les plus commentées de la collection du musée.
Ses oeuvres sont dans les collections du Metropolitan Museum, du Whitney, de la Tate Modern, du Centre Pompidou. La liste des institutions est longue. La Fondation Louis Vuitton lui a consacré en 2020 une exposition de plus de 170 oeuvres, co-commissariée avec Suzanne Pagé et Olivier Michelon. Sherman y participait comme co-commissaire, chose rare pour un artiste vivant.
Elle n'a pas de titre pour ses images, juste des numéros. Pas de manifeste, pas de théorie publiée, pas de long discours sur ses intentions. C'est cette absence de discours qui nourrit le mystère. Ses photos numérotées de 1 à plus de 600 forment un flux continu, pas une suite de projets clos. Chaque série ouvre sur la suivante, et le dispositif ne change pas : un miroir, un déguisement, un déclencheur.
Cindy Sherman travaille seule dans son atelier. Elle se maquille, se costume, installe un décor et se photographie elle-même. Elle assure tous les rôles : modèle, photographe, réalisatrice, costumière, maquilleuse. Depuis ses débuts à la fin des années 1970, le processus n'a pas fondamentalement changé, même si elle utilise désormais la photographie numérique et les applications de retouche sur smartphone.
Sherman refuse cette qualification. Elle dit créer des personnages de fiction, pas des autoportraits. Son visage sert de matière première, mais chaque image représente un personnage inventé. Le paradoxe est au coeur de son travail : c'est toujours elle sur la photo, mais ce n'est jamais "elle".
La série Untitled Film Stills (1977-1980), 69 photographies en noir et blanc inspirées du cinéma des années 40-60, est son oeuvre la plus célèbre. Le MoMA a acquis la série complète en 1995. Parmi les autres séries majeures : Fairy Tales (1985), History Portraits (années 90), les Clowns (2003-2004), Society Portraits (2008), et ses travaux récents sur Instagram. Sa photo Untitled #96 s'est vendue 3,89 millions de dollars en 2011.

Elle a ouvert un champ nouveau en photographie : l'image mise en scène comme outil critique. Avec un dispositif minimal (se déguiser, se photographier), elle a traité pendant cinq décennies la représentation des femmes, les stéréotypes du cinéma, la mode, le vieillissement, le numérique. Son approche anti-narrative, où les images suggèrent des histoires sans jamais les raconter, a influencé des générations de photographes comme Jeff Wall, Anna Gaskell ou Justine Kurland.