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En 1883, Claude Monet s'installe à Giverny, un village de l'Eure, à une heure de Paris. Il a 42 ans. Il loue d'abord la propriété, puis l'achète en 1890. Très vite, il consacre une part importante de son temps et de son argent au jardin. Il embauche jusqu'à six jardiniers à temps plein.
En 1893, il acquiert un terrain adjacent et obtient l'autorisation de détourner un bras de l'Epte pour créer un bassin. C'est là qu'il plante ses premiers nénuphars. Il fait construire un pont en bois, inspiré des estampes japonaises qu'il collectionnait depuis des années. Des saules pleureurs, des iris, des bambous et des glycines complètent l'aménagement. Monet écrivait : « Mon plus beau chef-d'œuvre, c'est mon jardin. »
Ce jardin d'eau n'est pas un décor. C'est un sujet. À partir de 1895, Monet commence à peindre le bassin de façon systématique. Il y reviendra pendant trente ans, jusqu'à sa mort en 1926.
Le pont japonais de Giverny est l'un des motifs les plus peints par Monet. Il l'a représenté au moins dix-huit fois entre 1899 et 1900, puis à nouveau dans les années 1920. Dans les premières versions, le pont est net, vert, bien cadré au centre de la composition. Dans les versions tardives, il se dissout dans la végétation, presque indiscernable sous les couches de peinture. Cette évolution résume à elle seule le parcours de Monet : du motif identifiable vers la couleur pure.
Monet peint ses premiers nénuphars vers 1897. Le format est alors classique : le bassin vu depuis la berge, avec le pont, les arbres, le ciel en reflet. Mais à partir de 1905, il change radicalement de cadrage. Il supprime la berge, l'horizon, le ciel. Il ne reste que la surface de l'eau, les nénuphars qui flottent et les reflets des nuages ou des saules. Le tableau devient un fragment de surface aquatique, sans repère spatial. Le spectateur ne sait plus où se situe le haut, le bas, le proche ou le lointain.

Ce choix est radical pour l'époque. Aucun peintre n'avait encore supprimé la ligne d'horizon d'un paysage. Monet, à soixante-cinq ans, invente un type d'image qui n'existait pas.
La couleur dominante des Nymphéas est le bleu. Bleu cobalt, bleu outremer, bleu céruleum : Monet les superpose en couches fines ou épaisses selon l'effet recherché. Les verts sont posés par touches courtes pour les nénuphars. Les roses, mauves et blancs marquent les fleurs. Le jaune n'apparaît que par reflets, quand la lumière du soleil perce la surface de l'eau.
Monet applique la peinture de plusieurs façons selon les zones du tableau. Pour l'eau, de longs coups de pinceau horizontaux. Pour les nénuphars, des touches rondes et denses. Pour les reflets des saules, des traits verticaux. Cette variation de la touche crée une sensation de profondeur et de mouvement sur une surface qui, en théorie, est plate.

Les panneaux tardifs sont peints par couches successives. Monet laissait sécher une couche, puis revenait dessus avec des couleurs légèrement différentes. Certaines zones ont cinq ou six épaisseurs de peinture. Ce procédé donne aux toiles un aspect brumeux, presque flou, qui s'éloigne de la netteté des impressionnistes de la première heure.
Entre 1895 et 1926, Monet produit environ 250 toiles consacrées au bassin et aux nymphéas. Le chiffre exact varie selon les catalogues raisonnés, mais l'ordre de grandeur est constant. C'est la série la plus longue et la plus abondante de toute l'histoire de la peinture occidentale.
Monet travaillait plusieurs toiles en même temps. Il les disposait dans son atelier sur des chevalets ou contre les murs, passant de l'une à l'autre selon la lumière du jour. Certains jours, il en commençait une nouvelle au lever du soleil et la reprenait le lendemain à la même heure, pour retrouver des conditions d'éclairage identiques. Il grattait, recouvrait, superposait les couches. Plusieurs toiles ont été retravaillées sur des mois, parfois des années.
À partir de 1914, Monet fait construire un troisième atelier, plus grand que les deux précédents, pour pouvoir y installer des toiles de très grand format. Certaines mesurent plus de deux mètres de haut sur six mètres de large. Il installe des rails au plafond pour déplacer les panneaux et les observer à distance. Il peint debout, avec des pinceaux à long manche.
À partir de 1908, Monet se plaint de troubles visuels. Les médecins diagnostiquent une cataracte bilatérale. Sa vision se dégrade progressivement : les couleurs changent, les contours se brouillent. Les bleus lui paraissent plus ternes, les rouges et les jaunes plus intenses. Il refuse longtemps l'opération, par peur de perdre ce qui lui reste de vue.
Les toiles de cette période portent la trace de ces changements. Les couleurs deviennent plus chaudes, plus saturées. Les formes se dissolvent davantage. Certains panneaux, comme ceux de la série « Soleil couchant », sont dominés par des rouges et des orangés que Monet n'utilisait pas vingt ans plus tôt. Les historiens de l'art débattent : ces couleurs reflètent-elles la cataracte, ou un choix esthétique délibéré ? Probablement les deux.
Monet se fait finalement opérer de l'œil droit en 1923, à 82 ans. Après l'opération, il voit de nouveau les bleus, mais découvre avec consternation que certaines de ses toiles récentes lui paraissent trop rouges. Il en détruit plusieurs. Il en retravaille d'autres.
Le 12 novembre 1918, le lendemain de l'armistice, Monet écrit à son ami Georges Clemenceau pour lui proposer de donner deux panneaux décoratifs à l'État français. Il y voit un geste de paix après quatre ans de guerre. Le projet prend de l'ampleur. Les deux panneaux deviennent huit. Monet pose des conditions précises sur leur installation : il veut des salles dédiées, une lumière naturelle zénithale, des murs courbés. Les négociations durent quatre ans.
L'acte de donation est signé le 12 avril 1922. Monet a 81 ans. Il continue à retoucher les panneaux jusqu'à sa mort, le 5 décembre 1926. Les salles ouvrent au public le 17 mai 1927, cinq mois après son décès.
Le musée de l'Orangerie, aux Tuileries, abrite les huit panneaux dans deux salles de forme ovale. Chaque salle fait environ 10 mètres sur 12. Les panneaux couvrent la totalité des murs, sur une hauteur d'environ deux mètres. La lumière entre par le plafond.
L'effet voulu par Monet est celui d'une immersion. Pas de cadre, pas de mur visible entre les panneaux. Le visiteur se retrouve entouré d'eau, de reflets et de nénuphars. Les titres des panneaux correspondent à des moments de la journée : « Matin », « Soleil couchant », « Reflets verts », « Nuages ». Le parcours des deux salles simule le passage du temps, de l'aube au crépuscule.
En 2006, le musée de l'Orangerie a été rénové pour restituer l'éclairage naturel que Monet avait exigé. Un faux plafond installé dans les années 1960 avait supprimé la lumière zénithale. La rénovation l'a rétablie. Les Nymphéas ont retrouvé leurs conditions d'exposition originales.
Pendant les premières décennies après l'ouverture de l'Orangerie, les Nymphéas ne suscitent pas un enthousiasme particulier. Le public et les critiques les trouvent décoratifs, répétitifs. Le cubisme, le surréalisme occupent le devant de la scène. Les grandes toiles de Monet passent au second plan.
C'est dans les années 1950 que tout change. Les peintres de l'expressionnisme abstrait américain, Pollock, Rothko, De Kooning, redécouvrent les Nymphéas. Ils y voient un précurseur de leur propre travail : des toiles de très grand format, sans sujet identifiable, où la couleur et le geste priment sur la représentation. André Masson, en visite à l'Orangerie, parle de « la chapelle Sixtine de l'impressionnisme ». Le critique américain Clement Greenberg cite Monet comme l'ancêtre direct de la peinture abstraite d'après-guerre.

Cette relecture a profondément modifié la place de Monet dans l'histoire de l'art. Il n'est plus seulement le peintre des meules de foin et des cathédrales. Il est celui qui, à plus de quatre-vingts ans, a poussé la peinture vers un territoire que personne n'avait encore exploré.
Les huit grands panneaux sont au musée de l'Orangerie, à Paris, dans les Tuileries. D'autres toiles de la série sont dispersées dans plusieurs musées : le Musée Marmottan Monet à Paris, le Metropolitan Museum of Art à New York, la National Gallery de Londres, le Art Institute de Chicago.
Monet a peint environ 250 toiles sur le thème des nymphéas et du bassin de Giverny, entre 1895 et 1926. Les huit panneaux de l'Orangerie sont les plus grands et les plus connus.
Oui. La maison et le jardin de Monet, y compris le bassin aux nymphéas et le pont japonais, sont ouverts au public d'avril à octobre. L'adresse est 84 rue Claude Monet, 27620 Giverny.
Monet souffrait d'une cataracte qui a altéré sa perception des couleurs à partir de 1908. Les bleus lui paraissaient ternes, les rouges plus vifs. Ses toiles tardives sont plus chaudes, plus floues, plus proches de l'abstraction. Après son opération en 1923, il a retravaillé ou détruit certains panneaux qu'il jugeait trop rouges.
Oui. Dans les années 1950, les peintres de l'expressionnisme abstrait (Pollock, Rothko, De Kooning) ont reconnu les Nymphéas comme un précurseur de leur propre démarche. Le grand format, l'absence de sujet figuratif clair et la primauté de la couleur dans les panneaux de l'Orangerie anticipent la peinture abstraite d'après-guerre.