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La photographie n'est pas née dans un laboratoire en un jour. Elle est le fruit du travail patient de chercheurs, d'inventeurs et d'artistes qui, entre 1820 et 1920, ont transformé un procédé chimique expérimental en l'un des médiums majeurs de l'art moderne. Voici les dix pionniers dont les images ont changé la façon dont l'humanité regarde le monde.
Joseph Nicéphore Niépce réalise en 1826 ou 1827 la première photographie permanente connue : Point de vue du Gras, prise depuis la fenêtre de sa propriété de Saint-Loup-de-Varennes en Saône-et-Loire. Le cliché nécessite huit heures d'exposition sur une plaque d'étain enduite de bitume de Judée. C'est l'acte de naissance de la photographie.
Niépce développe le procédé qu'il baptise héliographie (du grec helios, soleil). Sa collaboration avec Louis Daguerre à partir de 1829 jette les bases de la révolution photographique des années 1830. Le tirage original est conservé au Harry Ransom Center de l'Université du Texas à Austin.

Louis Daguerre invente en 1839 le daguerréotype, premier procédé photographique commercialement viable. La technique utilise une plaque de cuivre argentée exposée à la vapeur d'iode, sensible à la lumière, qui produit une image unique d'une grande précision.
Le 19 août 1839, l'Académie des sciences et l'Académie des beaux-arts annoncent publiquement la découverte. La France achète le brevet et l'offre au monde entier (sauf en Angleterre). C'est la démocratisation massive de la photographie qui commence : en quelques années, des milliers de daguerréotypistes ouvrent des studios dans les capitales européennes et américaines.
Le Boulevard du Temple, pris à Paris en 1838, est considéré comme la première photographie à montrer un être humain : un cireur de chaussures resté immobile assez longtemps pour apparaître sur la plaque.

Pendant que Daguerre triomphe en France, l'Anglais William Henry Fox Talbot développe indépendamment un autre procédé : le calotype, breveté en 1841. Sa rupture conceptuelle est majeure : Talbot invente le système négatif-positif sur papier qui permet, pour la première fois, de tirer plusieurs épreuves à partir d'un seul cliché.
Cette innovation deviendra la base de toute la photographie argentique du XXe siècle. Talbot publie en 1844 The Pencil of Nature, premier livre photographique imprimé. Ses paysages, natures mortes et portraits, accessibles aujourd'hui dans les collections de la National Media Museum (Royaume-Uni), sont d'une qualité poétique remarquable.

Gaspard-Félix Tournachon, dit Nadar, est considéré comme le plus grand portraitiste photographique du XIXe siècle. Caricaturiste à ses débuts, il ouvre son studio photographique à Paris en 1854 et photographie en quelques décennies l'élite culturelle de son époque : Charles Baudelaire, George Sand, Sarah Bernhardt, Victor Hugo, Édouard Manet, Hector Berlioz, Théophile Gautier.
Nadar est aussi un pionnier de la photographie aérienne : il réalise en 1858 les premières photos depuis un ballon captif au-dessus de Paris. En 1861, il prend les premières photographies souterraines des Catacombes à la lumière électrique. La Bibliothèque nationale de France conserve une grande partie de ses archives.

Charles Marville est nommé photographe officiel de la Ville de Paris en 1862. Sa mission : documenter les rues anciennes avant leur destruction par les travaux du baron Haussmann. Pendant près de quinze ans, il photographie systématiquement les ruelles, les enseignes, les façades pittoresques du vieux Paris condamné à disparaître.
Marville précède Atget de trente ans dans cette même démarche documentaire. Ses photos forment la référence absolue pour comprendre à quoi ressemblait Paris avant 1870. Le Musée Carnavalet et la Bibliothèque historique de la Ville de Paris conservent ses fonds.
Eadweard Muybridge révolutionne la photographie en 1878 avec ses Animal Locomotion, séries d'images prises à intervalles très rapprochés qui décomposent le mouvement. Sa première expérience célèbre : prouver, à la demande du milliardaire Leland Stanford, qu'un cheval au galop décolle simultanément ses quatre sabots du sol.
Muybridge dispose 24 appareils à déclenchement automatique le long d'une piste à Palo Alto. Les images obtenues font sensation. En 1879, il invente le zoopraxiscope, projecteur qui restitue le mouvement par défilement rapide des phases successives : un ancêtre du cinéma, dix ans avant les frères Lumière.

Successeur naturel de Marville, Eugène Atget consacre trente ans (1897-1927) à photographier systématiquement Paris : vitrines, boutiques, petits métiers, rues pavées, intérieurs, jardins. Il accumule plus de 10 000 négatifs, organisés en séries thématiques rigoureuses.
Mort dans l'oubli, son travail est révélé après sa mort par la photographe américaine Berenice Abbott. Aujourd'hui considéré comme l'un des pères de la photographie documentaire moderne, il a influencé Walker Evans, Lee Friedlander, Stephen Shore, et les surréalistes (Man Ray, André Breton). Pour aller plus loin sur ce photographe, voir notre article complet sur Eugène Atget.

Sociologue de formation, Lewis Hine utilise la photographie comme outil de dénonciation des conditions de travail des enfants aux États-Unis au début du XXe siècle. Engagé par le National Child Labor Committee en 1908, il photographie pendant dix ans les enfants travaillant dans les mines de charbon, les filatures de coton, les usines de verre, les rues comme vendeurs.
Ses images, choc visuel pour l'époque, contribuent directement à faire voter les premières lois fédérales américaines limitant le travail des mineurs. La Library of Congress conserve l'intégralité de son fonds.

Alfred Stieglitz est l'un des fondateurs de la photographie reconnue comme art à part entière. Sa galerie 291 ouverte à New York en 1905 expose à la fois des photographies et des peintures d'avant-garde (Cézanne, Picasso, Rodin), plaçant les deux médiums sur un pied d'égalité.
Sa photo The Steerage (1907), prise depuis le pont supérieur du paquebot Kaiser Wilhelm II, est considérée par de nombreux critiques comme l'une des plus grandes photographies de tous les temps : à la fois document social sur l'émigration et première œuvre moderniste de la photographie. Sa série Equivalents (1922-1934) marque un tournant abstrait dans l'histoire du médium.

Le photographe allemand August Sander entreprend dans les années 1910-1930 un projet titanesque : Hommes du XXe siècle, une typologie photographique de la société allemande à travers ses métiers et conditions sociales. Paysans, ouvriers, artistes, fonctionnaires, chômeurs : Sander photographie chacun frontalement, en pied, avec le même cadrage et la même distance.
L'ensemble, jamais achevé (Sander voulait 600 portraits, il en réalisera plus de 1 000), constitue un document sociologique et artistique sans équivalent. Les nazis interdisent son livre Face de notre temps en 1936. Sa reconnaissance internationale viendra après 1945.
Son cliche Jungbauern (Jeunes paysans, 1914) montre trois hommes en costume sur le chemin d'un bal. Ce n'était pas réellement des paysans mais des ouvriers de la mine de fer locale. Les trois partiront combattre dans la Première Guerre mondiale qui éclate la même année ; l'un d'eux n'en reviendra pas.

Un siècle après leur prise de vue, les photographies de ces dix pionniers continuent de fasciner les historiens, les amateurs d'art et les passionnés de photographie. Trois caractéristiques expliquent leur singularité durable.
La beauté technique du début de la photographie. Le grain particulier des plaques de verre, les contrastes des premiers procédés argentiques, la patine du temps sur les tirages originaux donnent à ces images une texture unique que la photographie numérique ne reproduit pas.
La force narrative. Chaque image raconte un moment de l'histoire moderne : la découverte du portrait photographique avec Nadar, la décomposition du mouvement avec Muybridge, la documentation d'un Paris disparu avec Atget et Marville, l'invention du reportage social avec Hine.
La légitimité culturelle. Ces photographes ont fondé le médium et ont été reconnus comme tels par les plus grandes institutions mondiales : MoMA, Metropolitan Museum, Centre Pompidou, BnF, J. Paul Getty Museum.
Le travail de ces pionniers continue d'inspirer la photographie contemporaine et la création artistique. Sur The Art Avenue, notre collection de tableaux photographie regroupe une sélection de tirages noir et blanc qui s'inscrivent dans cette tradition documentaire. Vous pouvez aussi explorer notre collection de tableaux noir et blanc pour des associations stylistiques complémentaires.
Les fonds majeurs des pionniers de la photographie sont répartis entre plusieurs institutions internationales :
MoMA, New York. Collection complète d'Atget (5 000 tirages), The Steerage de Stieglitz, Young Farmers de Sander.
Metropolitan Museum of Art, New York. Open access sur de larges parts de sa collection photographique, incluant Talbot, Stieglitz, Marville, Sander.
J. Paul Getty Museum, Los Angeles. Fonds majeurs sur Nadar, Marville, Talbot. Open Content Program pour les images.
Bibliothèque nationale de France. Archives Nadar, Marville, Atget numérisées sur la plateforme Gallica.
Library of Congress, Washington. Fonds Lewis Hine quasi complet, plus des tirages d'Atget réalisés par Berenice Abbott.
Harry Ransom Center, Université du Texas. Conserve le tirage original de Point de vue du Gras de Niépce.
Musée Carnavalet, Paris. Collections majeures sur Marville et Atget.
Nicéphore Niépce, en 1826 ou 1827, avec Point de vue du Gras, première photographie permanente connue. Le procédé, baptisé héliographie, nécessitait huit heures d'exposition. Louis Daguerre, son collaborateur, popularise le procédé en 1839 avec le daguerréotype.
Point de vue du Gras de Nicéphore Niépce, prise en 1826 ou 1827 depuis la fenêtre de sa propriété de Saint-Loup-de-Varennes en Saône-et-Loire. Le cliché est conservé au Harry Ransom Center de l'Université du Texas à Austin.
Le daguerréotype (Daguerre, 1839) produit une image unique sur plaque métallique, sans négatif, donc non reproductible. Le calotype (Talbot, 1841) utilise un négatif sur papier, permettant de tirer plusieurs épreuves positives. C'est le calotype qui a fondé le système argentique moderne.
Félix Nadar (1820-1910) est unanimement reconnu comme le plus grand portraitiste photographique du XIXe siècle. Il a photographié l'essentiel de l'élite culturelle parisienne : Baudelaire, Hugo, Sand, Bernhardt, Manet, Berlioz.
Eadweard Muybridge en 1878 avec ses séries Animal Locomotion. Le Français Étienne-Jules Marey développe en parallèle une approche complémentaire avec le fusil photographique (1882) qui enregistre plusieurs phases du mouvement sur une seule plaque.
Le Boulevard du Temple de Louis Daguerre, pris à Paris en 1838. Dans le coin inférieur gauche, on aperçoit un cireur de chaussures resté immobile assez longtemps pour apparaître sur la plaque, malgré les longues expositions requises.
Lewis Hine est le premier à avoir utilisé la photographie comme outil politique de dénonciation sociale, avec ses images du travail des enfants. Il a ouvert la voie à toute la tradition du reportage humaniste du XXe siècle : Robert Capa, Dorothea Lange, Walker Evans, Sebastião Salgado.
Pour aller plus loin : découvrez aussi notre sélection des photos noir et blanc les plus célèbres de l'histoire et notre portrait détaillé d'Eugène Atget.